Le numéro tournait parfaitement à la salle d’entraînement. Trois massues, une enceinte posée au sol, un morceau choisi depuis des semaines. Sur la place du marché, la musique démarre, le vent couvre une partie du son, et au bout d’une minute la jongleuse court derrière le rythme au lieu de le porter. Dans ce cas, la technique n’y est pour rien : c’est le rapport au tempo qui a été mal préparé, et les erreurs en cause reviennent d’un numéro à l’autre.
Choisir un morceau pour son ambiance sans regarder son tempo
C’est l’erreur la plus répandue, et elle se commet dès le départ. On choisit une musique parce qu’elle colle à l’univers du numéro, mélancolique, burlesque ou nerveux, puis on essaie de faire entrer les figures dedans. Or chaque discipline a sa vitesse naturelle. En jonglerie, la hauteur des lancers fixe le rythme : plus on lance haut, plus le temps entre deux réceptions s’allonge. Un morceau trop rapide oblige à lancer bas et serré, un morceau trop lent laisse des creux que le public remarque.
Avant de vous attacher à une musique, mesurez son tempo en battements par minute, puis comparez-le au rythme de vos figures, que vous pouvez mesurer de la même manière en tapant à chaque réception. Les explications sur le tempo et le BPM, le tap BPM et le métronome réunis dans cette ressource en ligne suffisent pour faire cette comparaison sans aucun matériel. Si les deux chiffres sont éloignés, mieux vaut changer de morceau que tordre le numéro.
Compter en secondes plutôt qu’en temps
Il est tentant de construire un numéro au chronomètre : la montée sur la boule à trente secondes, la chute contrôlée à une minute dix. Seulement, la musique ne raisonne pas en secondes. Elle avance par temps, regroupés en mesures, elles-mêmes regroupées en phrases, souvent de quatre ou huit mesures dans les musiques populaires. Une figure calée « à trente secondes » tombe au milieu d’une phrase, là où l’oreille n’attend rien.
Les danseurs ont réglé la question depuis longtemps avec leurs comptes de huit. Le principe s’applique très bien au cirque : on repère les grandes articulations du morceau, le début d’un couplet, l’arrivée d’un refrain, une cassure, et l’on place les figures fortes sur ces moments. Un main à main qui se pose sur le premier temps d’un refrain paraît plus spectaculaire, à technique égale, que la même figure posée n’importe où.
Couper la musique n’importe où pour l’ajuster à la durée
Le numéro dure quatre minutes, le morceau en fait cinq et demie. On coupe à la fin, ou l’on raccourcit le milieu au jugé, et la coupure s’entend comme une marche ratée. Une coupe propre se fait au début d’une mesure, idéalement entre deux phrases, pour que le temps fort qui suit tombe à sa place.
Un logiciel de montage audio, même gratuit, permet de repérer les mesures en se calant sur le tempo mesuré plus tôt. Si vous n’êtes pas à l’aise avec l’exercice, prévoyez plutôt une fin en fondu sur une phrase entière qu’un arrêt sec au milieu d’un mot du chanteur. Et gardez toujours le fichier d’origine : la version raccourcie la semaine dernière n’est pas forcément celle dont vous aurez besoin à la veille de la première.
Oublier que la rue n’a rien d’une salle de répétition
En extérieur, le son se disperse, le vent l’emporte, la circulation le couvre. Une enceinte posée au sol, derrière l’artiste, devient vite inaudible pour le troisième rang, et parfois pour l’artiste lui-même quand il s’en éloigne. Surélevez-la, orientez-la vers le public et placez-vous de façon à entendre au moins la pulsation. Vérifiez aussi l’autonomie de sa batterie en conditions réelles, sur la durée complète du spectacle.
Avec un musicien en direct, le risque change de nature. Il joue avec la foule, accélère quand elle réagit, ralentit pour laisser respirer une figure. C’est une richesse si le numéro a été répété avec lui, à plusieurs tempos, et si un signe convenu permet de dire « on attend » ou « on repart ». C’est un piège si le numéro n’a jamais été travaillé que sur un enregistrement.
Croire qu’un morceau du commerce se diffuse librement
Dernière erreur, plus administrative que musicale : utiliser un titre connu sans se soucier des droits. Diffuser une musique enregistrée pendant un spectacle public relève du droit d’auteur, géré en France par la Sacem pour une grande partie du répertoire. Quand vous êtes programmé dans un festival, la déclaration revient normalement à l’organisateur ; quand vous jouez de votre propre initiative, renseignez-vous auprès de la Sacem avant de partir en tournée. Une musique composée pour le numéro, ou un morceau dont la licence autorise ce type d’usage, règle la question et donne souvent au numéro une identité plus forte.
Un dernier conseil, valable quelle que soit la discipline : répétez de temps en temps sur une version de votre musique accélérée de quelques battements par minute. Le jour où la fatigue, le trac ou un musicien enthousiaste pousseront le tempo, votre corps saura déjà ce qu’il peut tenir.
