le café des jours heureux

note d’intention


Tout a commencé en 2001 : le désir de faire du théâtre m’a poussé à monter un texte, que j’aurais écrit.

J’avais le désir de partager les réflexions que je pouvais avoir sur la société. J’étais poussée par le besoin d’exprimer, de dire nos peurs, nos questionnements, notre besoin irrépressible d’appartenir à un groupe social, de s’enfermer au sein de catégories, de s’identifier à d’autres personnes afin d’appartenir à leurs conventions et codes.

Nous jouons tous un rôle, une partition, camouflés sous un masque socialement reconnu, acceptable et tolérable.
C’est ce qui m’a poussé à utiliser des clichés, à créer des personnages volontairement caricaturaux et hauts en couleurs, enfermés dans une façon de fonctionner. Chacun d’eux est hanté par une problématique lourde, un blocage face à l’existence et aux autres. C’est un conflit intérieur qui les empêche d’évoluer librement, d’avancer, d’être eux – mêmes.
Ce sont donc tous des personnages qui se cachent derrière leur caricature, des carapaces socialement admises.

Les textes sont partis de ces personnages emblématiques et de leur incapacité à exister et vivre en société, face au regard de l’autre.
Le projet était de faire tomber les masques qu’ils portaient, à tour de rôle, à un moment clef de la pièce, à l’occasion du monologue qui leur était dédié.

Le monologue est le seul moment de sincérité absolue pour ces personnages, d’honnêteté et de simplicité. C’est seulement à ce moment qu’ils se laissent aller, qu’ils se racontent, se confient tels quels, au public, dévoilant ainsi toute leur humanité...

Le contraste entre la façon de fonctionner d’un personnage pendant la pièce, et sa façon d’être, pendant le monologue, est très net.

Toute la difficulté pour ces personnages réside dans le manque de cohérence qui existe entre ce qu’ils sont et ce qu’ils montrent aux autres.
Ceci permet au public de les découvrir avec leurs détresses, leurs contradictions, et leurs fardeaux, mais aussi de découvrir leurs véritables personnalités avec leurs richesses et leurs générosités.
La carapace du cliché se détruit progressivement tout au long de la pièce. Et nous nous apercevons du parallèle criant qui existe entre nous, public, et eux, les personnages...

Mon désir était que chacun puisse se retrouver dans ces clichés, ces caricatures pour s’y reconnaître et s’identifier.

Huit personnages font vivre cette idée, et la déclinent, à chaque fois, de façon totalement différente.

Nous avons la femme pressée, paranoïaque, maniaque et sexuellement frustrée. C’est l’archétype de la « working girl »…
Dans ses moments de solitudes, elle s’adresse à un homme imaginaire qu’elle considère comme son compagnon et son amant.

Il y a la femme alcoolique, qui noie son malheur dans l’alcool. Rongée par la solitude, elle prétend et croit avoir une vie intense. Elle passe son temps au comptoir d’un bar qui regroupe ses seuls amis. Toutes les nuits, elle est poursuivie par le cauchemar terrible de son enfance, qui a anéanti sa vie.

Il y a l’artiste, très sûr de lui : orgueilleux et mégalomane... Continuellement en représentation, il n’existe qu’à travers le regard des autres. L’art n’est qu’un prétexte, un moyen de séduire, une excuse pour ne rien faire.

Nous avons aussi la femme errante, victime de sa naïveté et de sa fraîcheur. C’est l’archétype de la jeune fille en quête du prince charmant et bercée par les illusions…

Le révolutionnaire, lui, est un homme qui a consacré sa vie à une cause qu’il croyait juste. Il s’est totalement oublié et perdu dans la politique. Ses idées sont ridiculement utopiques et grandiloquentes. D’une timidité maladive, il a choisi le monde des idées plutôt que celui des hommes…

Le travesti, incarne un personnage qui est dévoré par une masculinité impossible à cacher. La réalité lui montre tous les jours qu’il ne pourra jamais ni paraître, ni être une femme… C’est la difficulté d’être par excellence. La sensation qu’un autre corps en lui essaye d’exister… Sa solitude est déchirante et ses amours sans joie.

Il y a également, le barman et la gamine qui côtoient et observent, tous les jours, les détresses de chacun. Tous les deux tempèrent les conflits au sein du café et sont les gardiens d’un secret inavouable, expliquant l’existence de ce café.

Enfin c’est le personnage de la voix off qui relie toutes ces solitudes, qui provoque ces prises de paroles, cette honnêteté. Mais elle les ronge de l’intérieur, les confronte à leurs angoisses les plus inavouables, les obsède.
Ce personnage incarne nos angoisses et nos névroses…

J’avais donc envie de travailler sur cet enfermement mental.
En somme, traduire nos angoisses en mettant en scène des personnages régis par un système de valeurs et des codes bien établis.
Ce qui m’intéressait c’était de travailler visuellement sur cette dimension. C’est l’idée de la voix off qui cherche à exprimer les névroses, les frustrations qui traversent l’ensemble des personnages en action sur la scène. Elle symbolise les conditionnements imposés par la société. Pour traduire puissamment cette idée, la voix off est devenue un rôle à part entière, interprété physiquement par un comédien présent sur la totalité du spectacle, qui agit directement sur leurs comportements. Je me suis intéressée à montrer la façon dont il était possible de les atteindre, les obséder, les gouverner sans qu’ils en aient conscience.

Mon choix a aussi été de rechercher la diversité et le mélange des modes d’expression : beaucoup de travail corporel et visuel en utilisant la danse, le chant, la musique. Je me suis inspirée de l’univers de la bande dessinée, du cartoon et d’un travail de groupe important. En effet, les comédiens sont toujours sur scène.
Tout d’abord, un travail scénique visuel, précis et rigoureux, conférant au texte une place centrale. Ensuite un esprit théâtral proche du cinéma, du concept de la bande - vidéo. (accéleré - ralenti - danse de transition par exemple), basculant facilement et rapidement du rire, au calme et à la détresse.

C’est un travail riche visuellement et émotionnellement. Je voulais défendre mes idées, toucher le public directement de façon efficace. Je souhaitais aussi le perdre, le balader à travers la palette de toutes les émotions que nous pouvons ressentir quotidiennement : qu’il passe sans arrêt du rire aux larmes, de la révolte à la tendresse, qu’il s’attache à nos personnages, qu’il puisse s’identifier, voyager dans mon univers.

Mon objectif réel est de le bouleverser et le faire rire, qu’il sorte de ce spectacle en réfléchissant sur lui-même et sa façon d’exister.


LES SANS CHAPITEAU FIXE
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